TELERAMA - Article "Podcasts : à Clichy-sous-Bois, les Clameuses, des critiques de théâtre pas comme les autres"

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Podcasts : à Clichy-sous-Bois, les Clameuses,

des critiques de théâtre pas comme les autres"

Irène Verlaque

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Pendant un an, accompagnées par la compagnie L'Île de la Tortue, une trentaine de femmes issues de quartiers prioritaires de Clichy-sous-Bois ont assisté à des spectacles afin de choisir celui qui serait joué dans leur ville. Leurs réflexions et prises de parole, touchantes et de plus en plus affirmées, tissent un podcast féministe poignant.

 

Elles ont de la voix, mais on les écoute rarement. Parce que ce sont des femmes, parce qu'elles vivent en banlieue, parce que certaines s'expriment dans un français teinté d'un bel accent, ou encore parce que d'autres portent le voile. Les Clameuses ont pourtant beaucoup à dire, et la série de podcasts qui porte leur nom en témoigne avec grâce. Pour se faire entendre, une trentaine d'habitantes des quartiers prioritaires de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) ont formé un groupe baptisé les Clameuses et monté un projet culturel ambitieux, avec la complicité de L'ile de la Tortue, une compagnie de spectacle vivant en résidence dans le département. Pendant un an, ces Clichoises de 30 70 ans se sont réunies pour aller assister à des spectacles et en faire la critique. avant de devenir programmatrices culturelles et de choisir une pièce qui sera jouée dans leur ville.

 

Au fil des quatre épisodes de ce podcast résolument féministe, écrit et réalisé par Sarah Mathon, Sophia Antoine et Iga Vandenhove, on suit les Clameuses dans leurs joyeuses pérégrinations. Le premier spectacle ne fait pas l'unanimité. Les voix fusent : "J'ai trouvé ça un peu confus quand même..." souffle une dame. "J'aurais aimé voir un peu de joie et d'amour dans toute violence et cette tristesse" ajoute une seconde tandis troisième tempère "Ça parlait de la vraie. Avoir le courage de jouer ça et de le raconter, c'est quand même très touchant." On les entend débattre avec
ferveur et, très vite, dresser des parallèles avec leurs expériences personnelles.

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Il y avait dans la pièce la mélopée de la chanteuse libanaise Fairuz, AI bint el chalabiya, qui a rythmé l'enfance marocaine de certaines et fait ressurgir souvenirs et réflexions. "C'est l'histoire d'une fille qui attend en vain son amoureux, parti à la guerre, explique I'une. Ca se passe au Liban, mais c'est pareil au Maroc. La femme existe avec un homme. On te parle de mariage depuis que t'es enfant...Ces discours là reviennent dans plusieurs cultures." La jeune femme ne s'attendait pas à être à nouveau confrontée à cette problématique lorsqu'elle est arrivée en France, il y a quelques années.
"Je pensais qu'ici une femme pouvait exister sans mari, mais j'ai été surprise. Les premières personnes que j'ai rencontrées m'ont tout de suite demandé si j'étais mariée, avec enfants, "avec quelqu'un"...Non, il n'y a personne ! Allez-y, posez moi d'autres questions, essayez de me connaître, moi !" s'exclame-t-elle en riant.

"Au début on voulait que chaque spectacle critiqué donne lieu à un podcast, se rappelle Sarah Mathon, de L'Île de la Tortue. Mais finalement l'aventure qu'on a commencé à vivre a fait que plein de choses se sont dévoilées. Ce que nous ont offert ces dames, c'est leur envie de prendre de la place, que leur voix compte." De fait, on les entend s'affirmer au micro. Prendre du pouvoir. Et c'est très beau. La sororité leur a donné suffisamment confiance en elles pour aller découvrir des spectacles qu'elles ne seraient probablement pas allées voir seule ou à deux, peut-être freinées par des obstacles culturels, mais surtout par l'aspect économique et la difficulté de se déplacer
depuis une ville excentrée comme Clichy-sous-Bois.


 

« Il y a un cerveau sous le turban ! »


Certaines sont mères au foyer, d'autres actives ou retraitées, et elles sont toutes trop habituées à ce qu'on parle pour elles, à ce qu'on préjuge de leurs idées, goûts et convictions. "Ca nous est arrivé, à nous aussi, avec Sophia, reconnait Sarah Mathon. Jamais on aurait pensé qu'elles allaient choisir de programmer dans leur ville le spectacle Les Frustrés, inspiré de l'oeuvre de Claire Bretécher, parce qu'il parle notamment d'avortement avec une grande liberté de ton, et qu'il s'agissait aussi de le défendre face à leur famille, leur mari, leur communauté." Mais les Clameuses sont pleines de surprises et ont d'ailleurs toujours opté pour des spectacles mis en scène et
écrits par des femmes, ou bien avec une distribution exclusivement féminine.

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Le 23 septembre, parée de ses plus beaux atours (notamment d'une écharpe blanche confectionnée par leurs soins sur laquelle était inscrit en lettres d'or "Les Clameuses"), la fine équipe s'est retrouvée pour fêter en public la sortie du podcast. Fières d'être devenues ambassadrices culturelles de leur ville et heureuses de pouvoir partager leur expérience. On leur a posé beaucoup de questions. Certains se sont maladroitement enquis de savoir si c'était vraiment elles qui choisissaient les spectacles ou si elles comprenaient tout qu'elles voyaient. Ce à quoi une Clameuse a rétorqué avec humour : "Il y a un cerveau sous le turban !" "D'un seul coup, on a aussi compris pourquoi ces
femmes avaient voulu monter ce projet, explique Sarah Mathon. On a réalisé que certains les prenaient un peu pour des personnes "en dessous"."

 

Ravies par le succès de cette collaboration, Les Clameuses et la Compagnie de l'Île de la Tortue ont décidé de donner une suite à l'aventure. Cette année, l'objectif sera de créer un webdoc autour de leurs sorties, et de se rendre au festival des arts de la rue de Chalon-sur-Saône pour organiser une tribune où les Clameuses critiqueraient des spectacles en public. Sarah Mathon, un sourire dans la voix : "Le groupe entier veut monter sur scène. C'est un projet merveilleux, fantastique, mais il nous dépasse un peu : on ne s'attendait pas à un tel succès !"

 

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